La Systémique selon François Balta

Accompagnement individuel et de groupe, quelles différences d’un point de vue systémique ?

 …Aucune,

ai-je envie de répondre à cette question fréquemment posée. Mais ce qui est vrai d’un point de vue conceptuel pour un systémicien ne l’est pas nécessairement d’un point de vue pratique…

 

En quoi c’est pareil 

Toute situation problématique est nécessairement décrite d’une manière systémique… plus ou moins élargie, et c’est là tout le souci. Un conflit, un décalage entre but et réalisation, un désaccord, un incident inexpliqué… tout ce qui pose question ne peut être compris rationnellement que comme l’expression de forces contradictoires, donc que comme quelque chose qui émerge de la rencontre de plusieurs éléments qui « font système ». Et cela, que l’on reste à un niveau individuel ou non. Pour l’individu, il me faudra recourir à la notion d’inconscient opposé au conscient si je suis psychanalyste, ou d’un état du moi en conflit avec un autre si je suis analyste transactionnel, entre moi et non moi si je suis gestaltiste, etc.

Pour le systémicien, la personne est déjà un système, donc la complexité l’habite sous forme de contradictions internes, de niveaux d’existence différents, de problématiques contradictoires. Toutes les écoles se référant à la psychologie individuelle sont donc, qu’elles le reconnaissent ou non en train de faire de la systémique. A échelle limitée cependant. Parce que la systémique considère toujours un système donné dans ses relations réciproques avec ses différents contextes d’expression.

C’est cet élargissement, reliant système et contextes qui fait la spécificité de l’approche systémique. L’individu n’est pas considéré comme refermé sur lui-même, auto-suffisant. Toute expression s’adresse à quelqu’un, poursuit un but, construit quelque chose à l’extérieur d’elle-même. Et toute expression se nourrit et est influencée par cet « extérieur » qui devient ainsi « intérieur » d’une certaine manière.

C’est dire que le systémicien, en vérité, ne reçoit jamais une personne seule, puisqu’il la pensera toujours dans ses réseaux relationnels, présents, passés et à venir. Avec lui, les absents n’ont pas toujours tort, contrairement au dicton. Il prendra soin, non pas des personnes, mais de leurs relations, amicales ou adversives, et il se souciera de respecter chacun, même les absents de la rencontre mais inclus, puisqu’ils sont de fait présents dans la situation dont on parle.

Accompagner un groupe ou une personne repose donc sur le même principe : il y a toujours un contexte de lecture qui met en valeur les intentions des acteurs, qui exprime ce qui leur tient à cœur, qui révèle ce que deviennent leurs intentions disparates. Le problème, pour l’accompagnant, c’est de le percevoir, ce contexte qui donne sens, et de le faire percevoir. Surtout dans les situations difficiles que chacun lit à sa manière, c’est-à-dire en étant persuadé qu’il fait de son mieux et que donc, les problèmes ne peuvent venir que des autres, de leurs intentions mauvaises, de ce qu’ils font… ou de ce qu’ils sont ce qui est alors bien pire puisqu’il n’y a plus dans ce cas d’autre solution que leur élimination !

Un groupe, c’est juste comme une personne, mais ça a l’avantage de pouvoir se répartir les rôles, c’est-à-dire de remplacer les divisions internes à chacun en division internes au groupe. Une fois que l’un des membres prend une position, il est facile alors pour n’importe lequel des autres d’en prendre une autre, contraire ou simplement différente. Le besoin de s’individualiser est toujours actif à côté de celui d’appartenir. Et les deux visent la même chose : obtenir de la reconnaissance. C’est impossible si on est rejeté du groupe, et c’est tout autant impossible si on est fusionné avec lui. Il faut donc que chacun se définisse un rôle DANS le groupe : leader, contre-leader,  opposant institutionnel, gardien de la mémoire, apporteur de projet, traitre possible, intéressé à acheter, influençable en quête de maître, bouc émissaire, ou que sais-je encore… S’appuyant sur les autres, chacun devient porteur d’une partie de la pensée du groupe, et peut développer plus loin une idée qui sera tempérée par les autres grâce à ces différences. Tout seul, c’est plus difficile. Les grands obsessionnels y arrivent mais ça les paralyse ! Ou alors, il faut être systémicien et se contredire soi-même sans cesse avec plaisir, être un fildefériste de la pensée !

Plus la cohérence du groupe sera forte, c’est-à-dire plus la confiance entre ses membres est grande et plus les valeurs fondamentales sont partagées, plus il pourra supporter des tensions internes fortes, des débats animés, d’ordinaire sur les stratégies à mettre en œuvre.

 

En quoi c’est vraiment différent

Et pourtant, travailler avec une personne ou avec un groupe c’est vraiment différent.

En dehors du fait qu’une personne et un groupe de trente personnes, ça n’occupe ni le même espace et que ça ne prend pas le même temps pour s’exprimer. Ce qui est déjà loin d’être évident.

Une personne peut aborder ses contradictions et ses déchirements intérieurs, mais il est rare qu’une partie d’elle se lève et sorte de la pièce, même s’il existe pour elle d’autres moyens de s’absenter, de disparaître ou de se cacher en partie, jusqu’au moment où elle montrera le bout de son nez en faisant résistance.

Dans un ensemble, chacun peut se croire indépendant et ne pas mesurer à quel point il s’appuie sur les autres et combien leur absence pourrait devenir pour lui un vide déséquilibrant pour ne pas dire casse gueule.[1] Perdre un point d’appui, c’est d’abord une perte qu’il faut vivre.

Pour l’intervenant, la définition et le maintien d’un cadre de travail sont plus délicats lorsqu’il s’agit d’un groupe. Comment créer une unité de lieu, et faire en sorte qu’aborder les sujets qui fâchent ne fasse pas éclater le groupe ? Les règles sont là pour ça. Il est raisonnable d’envisager avant même le début du travail que des sujets difficiles seront abordés, et que cela n’est que le premier pas, désagréable mais nécessaire, effrayant mais indispensable, pour aller à la recherche d’une solution acceptable par tous. Ajouter quelques consignes permettant de donner des feed-back recevables et celle de ne pas confondre les personnes et l’opinion qu’on en a, et ça devrait pouvoir fonctionner.

A moins que, dans un contexte plus proche de la médiation, il ne soit plus prudent d’envisager une première phase du travail avec chacun des sous-groupes en conflit avant de les mettre en présence face à face ce qui, fait trop tôt, n’apporterai que des rigidifications supplémentaires.

Après reste à faire respecter ces règles dans la durée, à garder vivace l’objectif commun qui autorise ces affrontements, et à soutenir la moindre perspective d’entente et de collaboration, sans flagornerie et avec réalisme.

La difficulté, face à un groupe en proie à mille oppositions, c’est de ne pas céder aux alliances rassurantes avec ceux qui nous semblent les plus sympathiques, à ne pas se laisser aller à des coalitions pseudo-amicales faciles contre ceux qui se proposent ouvertement comme détestables, ridicules ou dans l’erreur. Rester attentif au processus du groupe, ne pas prendre parti puisque les partis se soutiennent mutuellement dans le conflit, soutenir l’émergence des solutions inventées par ce travail collectif sont des guides pour l’accompagnant, des guides exigeants et qu’il n’est pas toujours évidents de ne pas perdre de vue, même après une « bonne » formation à l’approche systémique !

 

Au final

Ce qui intéresse le systémicien, c’est l’équilibre trouvé entre des tendances contradictoires. Il n’y a pas, de ce point de vue, une bonne solution qui permettrait de se débarrasser définitivement de toute crainte de mal faire, de trouver la tranquillité de la certitude de bien faire.

Accompagner, c’est aider une personne (= et ses relations importantes), ou un groupe de personnes (et leurs relations), à tenir compte de l’imperfection de tout choix, et les aider à assumer les conséquences d’un choix dont une partie, toujours, des conditions comme des suites, leur échappera, c’est-à-dire échappera à leur idée d’une solution qui serait irréprochable.

 

14 juillet 2014 © Dr François BALTA

 

 

[1] Ceci renvoie à la notion d’escalade, chemin de la rupture relationnelle, et notion centrale développée dans l’ouvrage improprement titré « La systémique avec les mots de tous les jours ». F. BALTA – JL MULLER – Cegos/ESF, 2004/2011